Alice Magdelaine, dans l’intimité de nos langues
Créatrice de podcast
Que disent de nous les langues que l’on transmet, et celles que l’on perd en chemin ? Durant six mois, dans le cadre de la résidence départementale Babel, Alice Magdelaine a échangé avec des habitants et habitantes de Plaine Commune sur leur rapport affectif aux langues. Une démarche qui fait écho à sa propre histoire, à l’origine de son podcast Ma langue maternelle n’est pas la langue de ma mère.
Quand sa mère parle l’alémanique, Alice Magdelaine ne la reconnaît plus tout à fait. Et ce n’est pas seulement parce que la signification des mots lui échappe. Quand sa mère s’exprime dans ce dialecte du sud de l’Allemagne, où elle est née et a grandi, « sa voix, sa posture changent », raconte Alice. Il faut dire aussi que les occasions de l’entendre ont été rares. Cette langue maternelle était totalement absente de son enfance et ne lui a pas été transmise, comme ne lui a pas non plus été transmis, du côté de son père, le créole guyanais. Une absence devenue manque et interrogations, puis thème de son podcast : « Ma langue maternelle n’est pas la langue de ma mère ».
Une question taboue
Née à Paris en 1977, Alice Magdelaine grandit donc uniquement avec la langue française et, longtemps, ça ne lui pose pas questions, même lorsqu’elle se retrouve, lors des vacances d’été, incapable de communiquer avec sa famille allemande. Les origines guyanaises du côté paternel en revanche l’interpellent mais les questions qu’elle tente de poser à 15 ans se heurtent à un mur. « La question des origines était tabou, se souvient-elle. Mon père et mon grand-père disaient « Je suis blanc ». Il y avait une impossibilité totale d’en savoir plus. »
Sans réponse, cette question reste là, en arrière-plan. Mais « c’est moi qui en ai fait un sujet, précise-t-elle. Mon frère non. » Devenue adulte, elle se découvre une vocation pour les sciences du langage. Ou plus précisément la sociolinguistique, « qui voit le langage comme une pratique sociale, étudie les discours, les représentations, les idéologies aussi. »
Son terrain de recherche ? La Guyane, bien sûr. Pourquoi elle et pas l’Allemagne ? « Les tropiques font plus rêver », plaisante-t-elle, avant d’ajouter : « Mon père est parti quand j’avais 13 ans et s’est ensuite très peu occupé de nous. J’étais donc très focus sur lui. J’avais l’impression que je pouvais l’atteindre ainsi. »
Puis la vie suit son cours. Alice Magdelaine travaille dans le secteur culturel, les radios associatives, la communication. Jusqu’au jour où la question de la transmission s’impose de nouveau à elle, à la naissance de sa fille. « J’ai arrêté de broder sur une identité créole fantasmée et je me suis intéressée à ma mère allemande », confie-t-elle. Elle se rappelle qu’à la mort de sa grand-mère allemande : « Elle était retournée dans le passé, c’était assez violent. Et si ma mère en vieillissant oubliait le français ? Cela arrive parfois… »
« Et si ma mère en vieillissant oubliait le français ? Cela arrive parfois… »
La langue, un rapport affectif
Peu à peu germe ainsi chez cette passionnée de radio et de linguistique l’idée d’un podcast consacré aux langues maternelles et aux histoires qu’elles transportent. La première personne qu’elle enregistre est justement sa mère. « Je me suis décidée la veille. J’avais le micro allumé en descendant du bus. Je ne l’avais même pas prévenue. » Elle comprend que, si sa mère ne lui a pas transmis sa langue, c’est qu’il « y a des raisons sociales, de minorisation. Mais aussi un choix personnel. Elle venait d’un milieu hyper modeste. C’est l’ambiance des années 40 dans le sud de l’Allemagne, ça ne fait pas rêver. Dans sa langue, il n’y a pas le mot pleurer par exemple. L’équivalent c’est braire. C’est très péjoratif ».
Elle interviewe aussi Nabila, Jean-Claude, Vito, Ibou, etc. Des personnes qui ont gardé leur langue et la transmettent. D’autres qui regrettent qu’elle ne leur ait pas été transmise, ou de ne pas l’avoir transmise à leurs enfants. « C’est une énergie énorme de transmettre une langue. Il faut avoir la volonté de le faire, insiste Alice Magdelaine. Les mentalités ont évolué mais certains instituteurs disent aux parents de parler français à la maison, même aujourd’hui. »
Aujourd’hui, elle prépare une troisième saison du podcast, nourrie par sa résidence départementale Babel dans les médiathèques de Plaine Commune, des ateliers avec des enfants, des adolescent∙es, des adultes en apprentissage du français ou des élèves nouvellement arrivé∙es en France.
Une compétence non reconnue
« Les enfants de 7 ou 8 ans ont capté le truc tout de suite, sourit-elle, et parmi les adolescents ceux qui étaient le plus fiers de leur langue était ceux qui ne l’avaient pas. Quand il n’y a pas de transmission, il y a un attachement symbolique beaucoup plus fort. Les jeunes sont aussi plus fiers aujourd’hui de leur culture, de la réinvestir à travers la langue. »
Le chemin est cependant encore long, comme le montre cette anecdote lors d’une séance avec des adolescents : « On cherchait un mot qu’on pourrait avoir en commun et c’était fou. Ils trouvaient hyper gênant de parler de ça, de dire un mot dans leur langue. »
« Il y a une grande insécurité linguistique. Les gens n’ont pas conscience de cette richesse. »
« On est tout le temps en train de minimiser ces compétences et cela va de pair avec la non-transmission. C’est aussi un marqueur social super important, avec des jugements de valeurs, regrette-t-elle. Ça évolue quand même un peu, mais ça dépend des langues. Avec l’anglais il n’y a pas de problème… » Une richesse invisibilisée, mais qui ne demande qu’à être racontée, pour peu qu’on tende le micro.
Article de Stéphanie Coye
Ma langue maternelle n’est pas la langue de ma mère
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