Venue de Chine en France en 2017 pour suivre des cours de français et des études de cinéma, Xiaoyue Xiao vient de réaliser un premier film intime et sensible autour de la mort de sa grand-mère. Portrait d’une réalisatrice pour qui la sincérité est au cœur de sa création.

Vingt minutes à peine. Et dans ces 20 minutes, Xiaoyue Xiao – ou Ève, selon le prénom occidental qu’elle s’est choisi, parce que « simple et agréable » – parvient à nous parler d’amour, de mort et de transmission, d’exil et de retour, de traditions et de modernité. Une densité rare dans un court-métrage, pourtant jamais pesante ni démonstrative, grâce à une réalisation toute en délicatesse et subtilité.

Dans Coq Madame, Prix Paris 8 du court-métrage Multitude, Xiaoyue Xiao raconte le retour en Chine d’une jeune femme pour assister à la cérémonie mortuaire de sa grand-mère. Par touches successives, on comprend la charge qui pesait sur cette aïeule dans le foyer, et plus généralement la place des femmes dans la société. On mesure aussi l’étrangeté du retour au pays après plusieurs années d’absence, la perte de repères et la distance qui s’est inévitablement créée, malgré soi.

Un film en guise d’hommage

Si Xiaoyue Xiao parvient à être si juste, c’est en partie parce que le film est inspiré de sa propre vie. La réalisatrice est en effet née en 1994 à Chongqing, en Chine, une ville nouvelle comptant 7 millions d’habitants mais nichée « parmi les montagnes » et où « les végétaux mangent les immeubles ». Dans son enfance, ses grands-parents paternel∙les sont omniprésents. C’est d’ailleurs son grand-père qui lui a donné son prénom, Xiaoyue, qui signifie « petite lune ».

« J’ai grandi avec eux, raconte-t-elle. Avec ma grand-mère, on était très proches, même si sa manière de s’exprimer était un peu extrême. »

À sa mort, Xiaoyue Xiao ne l’a pas vu depuis plusieurs années. Depuis 2017, elle s’est installée en France pour suivre des cours de français puis des études de cinéma à Paris 8. Au début, elle revenait chaque année, « mais le Covid a changé beaucoup de choses », regrette-t-elle. Rempli de « beaucoup de nostalgie », Coq Madame devient ainsi pour elle « une façon d’exprimer [son] impuissance contre le destin ». Et surtout, dit-elle : « Ma grand-mère est vue, pour une fois. »

En France pourtant, Xiaoyue Xiao dit avoir « trouvé sa place ».  « C’est vivant, pas du tout prétentieux et tout est un peu permis », se félicite-t-elle, malgré « beaucoup de moments malaisants » suite à des questions ou commentaires racistes. Après six ans, « on n’est ni d’ici, ni d’ailleurs, on se cherche un peu en permanence. Maintenant, j’ai arrêté de chercher et je profite. »

Des livres à l’écran

C’est à la fac que Xiaoyue Xiao a vraiment pris goût au cinéma. Avant, comme tous ses camarades – le système scolaire chinois est particulièrement exigeant –, elle consacre beaucoup de temps à l’école et à ses devoirs. « On travaillait très dur, on était un peu comme une machine », explique-t-elle. Elle trouve alors du plaisir dans la bibliothèque de son père, grand lecteur. Le Rêve dans le pavillon rouge, de Cao Xueqin, qu’elle dévore, la pousse vers des études de littérature.

À l’arrivée à la fac cependant, « on retrouve beaucoup de liberté et on profite. Je n’ai pas beaucoup travaillé », avoue-t-elle avec franchise. Elle commence à regarder beaucoup de films sur Internet, pour contourner la censure, et comme elle apprend aussi le français, elle s’intéresse tout particulièrement aux films hexagonaux et notamment à ceux de la Nouvelle vague, dont elle apprécie la simplicité et l’élégance. Une fois en France, elle découvre cette fois un enseignement « très différent », des cours dans lesquels « les étudiants interviennent beaucoup » et, surtout, « que le cinéma est plus large » que ce qu’elle pensait.

Le cinéma, une matière vivante

Aujourd’hui, ses références sont des femmes réalisatrices comme Kelly Reichardt, Alice Rohrwacher ou Naomi Kawase, qui « ont en commun une sincérité, une sensibilité aux sentiments et à nous-mêmes ». « C’est ce qui m’inspire et ce que j’essaie de faire », ajoute la trentenaire.

Pour y arriver, et être au plus proche de la réalité, elle a demandé aux membres de sa famille de jouer leur propre rôle. Une partie du film est aussi tournée caméra à l’épaule. Un dispositif dont elle s’est vraiment rendu compte en visionnant les rushs.

« Le scénario est une matière vivante, explique-t-elle. Le tournage en fait une réalité qui n’est jamais parfaite. Le montage permet de le refaire vivre. »

Aujourd’hui, Xiaoyue Xiao travaille sur deux projets, un scénario de fiction et un documentaire au stade de la post-production. De nouveau, il y est question de retour chez soi, et plus précisément du jardin de son enfance. « J’avance, à mon rythme. Ce n’est pas parfait, mais ce n’est pas grave. L’important est de créer », assure-t-elle. Et de rester fidèle à soi.

Article de Stéphanie Coye

Photo de Thomas Behuret / Département de Seine-Saint-Denis

Prix Multitude 2026

Xiaoyue Xiao est lauréate du prix Multitude du court-métrage. Chaque année, le Département récompense plusieurs réalisateur∙rices pour leur court-métrage, mais également des auteur∙rices pour leur roman.

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