Mathias Falantin, au-delà des limites
Réalisateur de La Limite
En juin, le raincéen Mathias Falantin a reçu le Prix du jury Multitude du court-métrage pour La Limite. Un film qui brouille les frontières entre fiction et documentaire, raconte autrement les talents des quartiers populaires et dit beaucoup du parcours d’un jeune réalisateur qui a su s’affranchir des contraintes.
C’est une simple allée comme il en existe tant d’autre. Un petit kilomètre de bitume, bordé de pavillons et de jardins verdoyants et se terminant en cul-de-sac pour les voitures. Son nom en revanche, est à lui seul une histoire : La Limite. À l’est, la ville populaire et vivante de Clichy-sous-Bois. À l’ouest, sa voisine plus résidentielle du Raincy.
Né en 1998 à Nogent-sur-Marne, Mathias Falantin a grandi à proximité, après que ses parents ont déménagé au Raincy. Durant son adolescence, il a pris l’habitude de la franchir fréquemment pour aller rejoindre ses amis à Clichy-sous-Bois ou Montfermeil, « car il y a plus d’animations pour les jeunes ». Quelques années plus tard, elle est devenue le titre et le décor de son second court-métrage, Prix du Jury Multitude en juin. Un film qui ne parle pas vraiment d’une rue, mais des difficultés auxquelles les habitant∙es des quartiers populaires doivent faire face pour s’accomplir, et qui incite à traverser les frontières établies.
Les gens tels qu’il les voit
La Limite suit les pas de Ben, un jeune homme en difficulté, qui vit dans une voiture prêtée par un ami, se lave dans un seau, tout en rêvant de devenir journaliste. Un rédacteur en chef l’invite à faire ses preuves en réalisant un reportage sur la banlieue, « mais attention, prévient-il, quelque chose d’unique, quelque chose de poignant, quelque chose qui interpelle les gens ». Il filme alors ses amis, tente de les interviewer, mais l’échange tourne rapidement au vinaigre. Son histoire, il finit cependant par la trouver à l’occasion d’une rencontre inattendue.
À partir de là, le film de Mathias Falantin bascule habilement. De fictionnel, il glisse dans le docu-fiction, puis dans le documentaire centré sur une artiste peintre de Montfermeil existant réellement : Dalila Khezzari. « Je la connais depuis une quinzaine d’années, c’est une amie de ma sœur, explique le cinéaste. Elle est drôle et attachante, très bienveillante. Ce film était l’occasion de mettre en avant son talent car peu de personnes lui ont laissé sa chance. »
À travers Ben, Dalila et les autres personnages du film, et en n’hésitant pas à mêler les genres, Mathias Falantin a voulu montrer les gens tels que lui les voyait, ses proches, et plus largement ceux et celles « à qui on ne donne pas vraiment la parole ». « Mais je ne suis pas très bon pour parler de mes films », se coupe-t-il. Qu’importe. Son court-métrage parle pour lui, avec une dernière phrase prononcée par la peintre, qui résume sa démarche : « Dans la banlieue, il y a des gens qui ont une richesse dans les mains, il faut juste qu’on leur donne une ouverture ».
De cinéphile averti à cinéaste
Son ouverture à lui est venue progressivement. Elle commence avec ses amis, sur un canapé ou des fauteuils, à partager un moment autour de films. Les premiers réalisateurs qui le marquent sont Martin Scorsese, puis Stanley Kubrick. Assez vite, le jeune homme commence aussi à regarder des documentaires, pour « voir des façons de faire ». Plus tard, il se plongera dans les œuvres de réalisateurs travaillant à la limite de l’expérimentation et du documentaire, comme Sophie Letourneur, Pedro Costa ou Rabah Ameur-Zaïmeche, qui a grandi à Montfermeil et dont les films et la manière de tourner l’ont « beaucoup touché ».
Il n’envisage pas pour autant tout de suite d’en faire son métier et, faute de vocation évidente, entame des études de droit. Le plaisir n’y est pas. Il le trouve en revanche sur son temps libre. « La première chose que je faisais, c’était d’aller au cinéma », se souvient-il. Parfois avec des amis, mais de plus en plus seul afin de pouvoir choisir le film. Il lit aussi beaucoup de critiques, préférant même parfois rentrer dans un film par ce biais-là que par son visionnage, se met à écrire et se plonge dans la théorie du cinéma. Jusqu’à se décider enfin.
À 19 ans, Il quitte la fac et s’inscrit dans une école privée. Ce qui l’oblige à souscrire un prêt étudiant, qu’il rembourse encore. « Il n’y en avait pas de public. L’école Kourtrajme n’a ouvert qu’après », regrette-t-il. La formation prépare davantage aux métiers de la technique mais elle lui apporte un bagage technique, lui permet de découvrir la réalisation, l’écriture de scénarii, les cinémas du monde. « J’en ai quand même de très bons souvenirs et certains profs encourageaient la créativité », se félicite-t-il. Il multiplie aussi les rencontres, se constitue un réseau d’ami∙es avec qui travailler, réalise son premier film pour l’association Action Enfance.
Faire fi des contraintes
Après cette école, le jeune homme souhaite rejoindre une grande école de cinéma, la Fémis ou CinéFabrique, à Lyon, mais une nouvelle limite s’impose à lui, et même plusieurs. Le Covid et ses confinements successifs d’abord, puis des événements dans sa vie personnelle qui l’empêchent de se présenter aux concours. Le coup est rude et Mathias Falantin traverse un passage à vide même si, aujourd’hui, il ne sait toujours pas dire si ça a été « une bonne chose ou pas ». Il se tourne alors vers l’animation d’ateliers de cinéma et crée son auto-entreprise. À côté, il continue d’écrire, beaucoup, et participe (bénévolement) à de nombreux tournages.
Jusqu’au jour où il tombe, « un peu par hasard », sur un appel à projet de l’Organisation en mouvement des jeunesses d’Aubervilliers. Depuis 20 ans, l’association accompagne des jeunes franciliens à la réalisation de courts-métrages, dans le cadre du festival Génération Court. L’appel à projet tombe à pic. Mathias Falantin a déjà son scénario écrit, mais il pense avoir besoin d’un accompagnement. Il est conseillé sur la réécriture de son projet et reçoit une aide financière et matérielle. Le temps de tournage est cependant très limité et l’équipe restreinte mais, cette fois encore, Mathias Falantin transforme la contrainte en force : « Cela oblige à se questionner sur ce qui est le plus important. »
Faute d’une maison de production, il doit cependant s’occuper de tout : le financement, le studio, le monteur, l’inscription en festival. « Au bout d’un moment, on a envie de passer à un autre film… », soupire-t-il. D’autant qu’il a déjà deux nouveaux projets bien avancés : un documentaire sur sa famille, issue de la diaspora judéo-espagnole, et un film expérimental et très intimiste, sur le rapport au corps. Deux films très différents donc, mais pourquoi se limiter ?
Article de Stéphanie Coye
Photo de Thomas Behuret / Département de Seine-Saint-Denis
Prix Multitude 2026
Mathias Falantin est lauréate du prix Multitude du court-métrage. Chaque année, le Département récompense plusieurs réalisateur∙rices pour leur court-métrage, mais également des auteur∙rices pour leur roman.
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