Pour Olivia Mabounga, le théâtre et l’écriture sont le contraire même d’un divertissement. C’est un art qui permet, à la manière d’un archéologue, d’aller au fond des choses, au plus près de l’intime, et de poser des questions à la société. En résidence Babel, elle creuse ainsi un problème sociétal autant que sanitaire : le blanchiment de la peau par les personnes noires. Avec une rare puissance.

« Mais pourquoi tu parles de ça ? Ce sont des crèmes… » Cette réaction étonnée, Oliva Mabounga l’a trop souvent entendue. Depuis bientôt 10 ans, l’autrice et comédienne s’intéresse en effet à un sujet aussi répandu que silencié : le blanchiment de la peau par les personnes noires.

« Le tchoko, le xessal ou le tchatcho [selon les pays], c’est aussi culturel que d’aller au McDo, explique-t-elle. Cela commence souvent dès l’adolescence et peut se poursuivre à l’âge adulte, chez les femmes mais aussi chez les hommes, même s’ils sont minoritaires. C’est tellement entré dans les mœurs qu’on ne se pose plus la question. »

Elle pourtant s’est interrogée, dans sa première pièce Tchoko, coproduit par le Théâtre 13 et la Scène nationale de Blois, et dans un important travail de recherche et d’écriture : « Histoire(s) de Tchatcho, de Tchokotage et de Xessal – Théâtre documentaire des pratiques d’éclaircissement de la peau ». Un travail poursuivi ces derniers mois en enquêtant auprès des habitant∙es et acteur∙trices sociaux∙les de Saint-Denis, dans le cadre du dispositif de résidence départementale Babel.

« Plus tu es noire, plus tu es laide »

Cette pratique se retrouve en Afrique, et notamment au Congo, Côte d’Ivoire et Sénégal, mais aussi en France, en Asie, au Maghreb et dans d’autres régions du monde. « Elle est plus complexe qu’il n’y paraît, précise-t-elle. Cela raconte l’héritage colonial, le racisme. Plus tu es claire, plus tu es belle, et plus tu es noire, plus tu es laide, et moins tu as de visibilité, y compris dans le cadre professionnel. Donc c’est la course à s’éclaircir le plus vite possible. » Pour y parvenir, des centaines de crèmes, gels, savons, injections, gommages et autres produits sont proposés en pharmacie ou en boutique.

Présentés comme des « rituels de beauté », leurs effets secondaires peuvent pourtant être nombreux, et aller jusqu’à des problèmes neurologiques ou cancers de la peau en raison de l’utilisation de produits toxiques.

« Beaucoup de personnes ne sont pas au courant alors que c’est un problème de santé publique, regrette-t-elle. On parle de crèmes, de maquillage, ce qui contribue à banaliser et rendre cette pratique en apparence inoffensive, alors qu’elle ne l’est pas. On dit que, si ça a des conséquences, cela vient de toi, de ta peau. Certaines personnes arrêtent alors, d’autres continuent. On est dans un déni, une dissociation. C’est ça qui est fou. »

Ce que le théâtre fait aux gens

Olivia Mabounga n’a pas eu à subir ce type d’injonctions de son entourage proche. Née à Blois en 1992, la trentenaire a grandi avec des parents qui lui ont donné beaucoup d’amour et lui ont toujours dit que sa « peau est magnifique ». Ses amies n’ont pas toutes eu cette chance. « J’ai une copine métisse dont la mère, blanche, a dit à sa fille ”tu es trop foncée”. Nous sommes aussi influencés par les représentations qu’on voit à la télévision », dénonce-t-elle.

C’est d’ailleurs son père qui l’amène au théâtre, en l’inscrivant à 15 ans dans une colonie d’art à Weimar, en Allemagne, ville jumelée avec Blois. Là, elle rencontre une professeure qui changera tout pour elle. « Je la trouvais jeune, révoltée, grandiose. Je me suis dit : c’est ça que le théâtre fait aux gens ? ».

Elle découvre ensuite les matchs d’improvisation à Blois, entre à l’École de la Compagnie du Hasard à Feings, s’inscrit en licence Arts du spectacle à Nice, puis en master Études théâtrales à Paris 3, le tout en parallèle de cours au conservatoire. Avant enfin d’entrer à l’École supérieure d’art dramatique de la Ville de Paris.

Reunion BABEL de Multitude

« Le théâtre est un endroit où on ne juge pas, où on a la possibilité d’être meilleur, d’avoir un autre rapport au temps, à la patience, à la recherche, à la langue ».

Olivia Mabounga
autrice et comédienne

Au départ, le théâtre est pour elle avant tout un plaisir « ludique », mais très vite il devient aussi engagé. Sa démarche artistique l’amène ainsi à aller chercher, comme le ferait un « archéologue », « au fond des choses, des histoires », et à poser des questions à la société.

Un texte qui « cogne »

Son approche est toujours la même : partir de ce qu’elle connaît et vit, mais aussi s’immerger complètement dans son sujet. Par des films, des livres, des musiques et surtout par des rencontres, comme celles faites pendant sa résidence à l’Amicale du nid, la maison de quartier Front populaire, un foyer d’accueil de jour. « Je photographie tout dans mon cerveau puis, avant d’écrire, je cherche à me souvenir de mes sensations, de ce qui m’a impacté ». Et puis elle « tord » cette matière, la « traverse », pour être « au plus juste ».

De cette méthode naît une écriture tout à la fois poétique et brutale, à vif. Ou plutôt « à l’os », comme elle dit. « J’aime la répétition, les phrases courtes. J’aime l’idée que ça cogne, faire des allitérations, créer des résonances », reconnaît-elle en souriant. Et sur scène, c’est la même chose. Elle parle, chante, danse, le tout avec une énergie qui semble inépuisable.

Surtout, Olivia Mabounga « s’amuse », avec la langue, la musique, les codes. Et ça marche. Sa première pièce a rencontré un joli succès, notamment auprès des jeunes. « Les collégiens se sont reconnus dans cette histoire parce qu’ils connaissent cette réalité. Le spectacle a plus largement bouleversé de nombreux spectateurs en donnant à voir un monde et un sujet rarement représentés sur scène. Je me suis dit qu’il y avait une vraie demande », se réjouit-elle. Un succès qui lui a donné envie d’une seule chose : « aller plus loin ».

Article de Stéphanie Coye

Photo de Bruno Levy

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