Albena Dimitrova, la rencontre comme art
Autrice
Accueillie en résidence départementale Babel à Aubervilliers, l’autrice Albena Dimitrova a collecté pendant plusieurs mois des souvenirs et témoignages sur notre rapport à l’animal que l’on mange. Une matière riche en histoires, en émotions et en questionnements, à l’image de cette autrice qui construit sa démarche artistique et personnelle dans la rencontre avec les autres.
Un entretien avec Albena Dimitrova, c’est passer plus de temps à parler des autres que d’elle-même, de ceux et celles qu’elle a croisé∙es, de ceux et celles qui l’ont inspirée, de ceux et celles qui l’ont accompagnée. Le regard pétillant, l’autrice semble curieuse de tout, et surtout de tous et de toutes. Au point que, par moment, le rapport interviewée/intervieweuse s’inverse, et que c’est elle qui pose les questions. « C’est la rencontre avec l’autre qui me nourrit », répète-t-elle souvent. Une expression amusante, quand on connaît son sujet de préoccupation actuel.
Ce qui nous nourrit
Ces derniers mois, Albena Dimitrova a en effet été en résidence d’écriture Babel à Aubervilliers, accueillie par la compagnie des Grandes Personnes. Des artistes « exceptionnels », qui « rassemblent, interrogent le monde et prennent des risques », précise-t-elle à plusieurs reprises. Elle a rencontré ainsi une soixantaine de personnes – « incroyables » – pour échanger sur leurs repas de fête et, surtout, sur leur rapport avec l’animal que l’on mange.
« La clé de voute des rassemblements familiaux, explique l’autrice, est souvent un plat, une bête, mais dans les temps contemporains, quand on s’éloigne de la campagne, on occulte de façon presque névrotique, le fait qu’on tue pour manger. »
Au cours de ces entretiens, menées avec une « multitude » de personnes, l’autrice dit avoir été surprise par l’honnêteté des réponses et les « vérités » auxquelles elle a eu accès. Comme cette personne, qui a gardé un souvenir très fort des moments où, enfant, son père l’amenait manger des pieds de porcs avec ses amis, et qui salive encore dès qu’elle voit un porcelet courir. Ou de cette artiste montreuilloise qui lui a raconté le choc ressenti quand elle a appris que le steak de cheval qu’elle pensait manger traditionnellement chaque dimanche était en fait du mulet. « Tout s’effondre, raconte Albena Dimitrova. Pour elle, c’était noble le cheval. Ça avait de l’allure et c’est comme si elle s’emparait de sa force. Et tout d’un coup, elle s’emparait de celle d’un mulet ».
Une enfance bulgare
L’écrivaine – mais aussi poète, dramaturge, programmatrice artistique – s’est aussi inspirée pour ce projet de L’abattoir de verre du prix Nobel de littérature sud-africain J.M. Coetzee. À l’approche de la mort, une mère supplie son fils de poursuivre son rêve : construire un abattoir mobile qui puisse venir en ville, hygiénique et respectueux de l’animal, mais surtout transparent. « Ce visuel terrifie les gens et il y a un malaise dans le fait qu’on soit terrifié de voir ce qu’on consomme tous les jours », estime-t-elle.
Dans son enfance, Albena Dimitrova a connu un rapport bien différent à l’animal que l’on mange. L’autrice est née en 1969 dans une Bulgarie alors soviétique. Elle vit à Sofia, la capitale, avec son « père apparatchik » et sa « mère bourgeoise ». Ses étés se passent eux à la campagne, chez ses grands-parents, et, là-bas, « il n’y avait rien de plus joyeux que de choisir la volaille ». Sa mise à mort se faisait en présence des enfants, comme « un rite de passage ».
Quand elle ne joue pas avec les autres enfants au bord de la rivière, Albena Dimitrova s’infiltre souvent dans les cercles de femmes qui sèchent et filent les feuilles de tabac. « C’étaient des causeries et chacune racontait des choses incroyables, des récits qui m’empêchaient de dormir. On me disait « Bouche toi les oreilles« . Bien évidemment, je ne le faisais pas », s’amuse-t-elle. Plus que les livres, pourtant nombreux chez ses parents, c’est cette tradition orale qui lui donne le goût pour les histoires, et sans doute sa rare capacité d’écoute.
L’art pour interroger la société
En 1989, juste avant la chute du mur de Berlin, Albena Dimitrova vient en France pour ses études, puis finit par s’y installer. Devenue économiste, elle travaille sur le passage des anciens pays communistes de l’Est à une économie de marché, avant de se consacrer à partir de 2006 à la création et à la programmation artistique. Elle assure celle du Festival international de danse contemporaine de 2007 à 2012, publie deux romans – dont Nous dînerons en français, Prix Europe 2016 de la littérature francophone – un essai, des recueils de poésie, une pièce de théâtre.
La forme que prendra la suite de son projet est encore incertaine. Ces entretiens lui ont inspiré des dizaines d’histoires, dont neuf sont abouties, mais elle ne sait pas encore si elle les publiera. Pour le moment, elle n’a « pas envie de livre mais de gens », dit-elle encore. Avec la compagnie des Grandes personnes, elle réfléchit à des lectures théâtralisées et une scénographique intégrant la fameuse boîte de verre avec, en son centre, une table de festin, ou un billot…
Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de « partager cette interrogation » sur « ce rapport occidentalisé et urbanisé à la vie et à la mort », ce qu’il révèle de nos sociétés, et sur ses conséquences. « Au Salon de l’agriculture, pourquoi ne montre-t-on pas la mort ?, s’étonne-t-elle. Pas dans le but de dégoûter mais de rester dans une vérité ». « C’est peut-être ça qui nous pousse à sur-détruire », soupire-t-elle. Elle, en tout cas, le sait, « il faut tuer le poulet avant de le manger ».
Article de Stéphanie Coye