Actuellement en résidence d’écriture Babel, l’écrivain Mabrouck Rachedi raconte depuis bientôt 20 ans les quartiers populaires dans ses romans. En parallèle, il encourage les plus jeunes à écrire à travers des ateliers. Deux missions de salut public. Mais ne lui dites pas, il nierait.

Mabrouck Rachedi n’aime pas parler de lui. « Ça ne m’intéresse pas, précise-t-il à la première question. Je suis quelqu’un de discret. » Tellement discret que, quand adolescent il commence à écrire, c’est « dans [son] coin », « sans en parler à personne ». Et même des années plus tard, quand son premier livre paraît, il ne le dit à personne. « Un jour, mon frère m’appelle depuis une librairie et me dit : il y a ta photo sur un livre, explique-moi », raconte-t-il amusé.

Depuis, l’auteur né en Seine-Saint-Denis en 1976 a publié douze autres ouvrages, dont six pour la jeunesse. Aujourd’hui, il travaille sur un nouveau projet autour de la mémoire des quartiers populaires. Lauréat de la promotion Babel 2025-2026, il est en résidence pendant dix mois à La Courneuve, travaille avec une école et un collège, mais aussi avec un établissement pour personnes âgées et un institut médicoéducatif pour personnes autistes non verbales. Autrement dit celles et ceux qui, dans notre société, sont parmi les plus « invisibilisés et silenciés ».

La petite grenouille qui n’entendait pas

Si, au-delà de son caractère, Mabrouck Rachedi a longtemps été si discret sur le fait d’écrire, c’est en partie pour « ne pas se décourager » et éviter « la petite musique pessimiste » sur ce qui l’attend. En bon raconteur d’histoires, c’est un conte qu’il choisit pour mieux se faire comprendre, celui de grenouilles qui ont tenté de gravir une montagne mais qui, à force d’entendre durant l’ascension par d’autres animaux qu’elles n’y arriveraient, ont fini par le croire, et ont abandonné. « Au sommet, il n’en reste plus qu’une. Un aigle lui demande pourquoi elle a continué. Elle ne répond pas. Elle est sourde. »

Cette « petite musique », Mabrouck Rachedi la connaît pourtant bien. Il se l’est lui-même jouée plus jeune.  « Les écrivains ne me ressemblent pas. Et puis ils ne gagnent pas leur vie », se dit-il. Il opte alors plutôt pour la finance, pour « courir après l’argent ». Mais ce n’est pas sa voie. Il finit par tout plaquer pour se consacrer à l’écriture, puis vient le temps de se faire éditer.

« J’étais inconscient et n’y connaissais rien, avoue-t-il. Ça m’a permis de ne pas me poser de questions ».

La réalité le rattrape rapidement. En guise de réponse, des « refus secs » ou, au mieux, des « c’est intéressant », mais rien n’aboutit. « Ça a duré plusieurs années, mais il faut s’accrocher », assure-t-il. Un jour, il remplit un simple formulaire sur le site des Éditions Jean-Claude Lattès. Il est spécifié que la maison n’accepte pas les manuscrits par ce biais ; il résume quand même son livre en quelques phrases. Quelques minutes après, une éditrice l’appelle. Sa carrière d’écrivain publié commence.

Le mot juste

Le Poids d’une âme, Éloge du miséreux, Le Petit Malik, La Petite Malika, etc. Les livres s’enchaînent, et un décor revient : ces quartiers populaires où il est né et où il a grandi. « J’ai eu une enfance heureuse. J’ai été pourvu de l’amour de mes proches. Dans ces quartiers, poursuit-il, on ne s’ennuie jamais et on ne manque pas de partenaires de jeu ». C’est l’un d’eux d’ailleurs qui lui donne le virus de la lecture, en lui passant ses comics books. Jusqu’à ce jour où, en rentrant chez lui, il découvre que sa mère a jeté cette précieuse collection. « Nous étions une famille nombreuse et il n’y avait plus de place », raconte-t-il.

Plus tard – il ne se souvient plus vraiment quand –, il découvre Le père Goriot. La langue de Balzac est « une révélation ». Avec le recul, il se demande s’il ne s’est pas identifié aussi à ce Rastignac qui tente de « rentrer dans un monde qui n’est pas le sien et qui est tiraillé entre ses valeurs et ses ambitions. »

portrait de Mabrouck Rachedi- Pierrefitte sur Seine

« Il y a un très gros décalage entre la réalité et ce qu’on voit dans les médias. C’est très caricatural et on ne parle jamais des conditions de vie des habitants. »

Mabrouck Rachedi
écrivain

Avec le temps, cette « belle langue » l’intéresse moins. Ce qui sous-tend son travail d’écriture est avant tout de « trouver le mot juste, la phrase juste ». « Il y a un très gros décalage entre la réalité et ce qu’on voit dans les médias, regrette-t-il. On ne parle des quartiers populaires que quand il y a des problèmes, des explosions de colères. C’est très caricatural et on ne parle jamais des conditions de vie des habitants ». « Ce n’est jamais agréable mais le pire, ajoute-t-il, c’est qu’on finit par s’y habituer. »

À contre-courant

Face à ces récits tronqués, lui oppose ses romans, mais aussi les ateliers qu’il mène depuis des années auprès des plus jeunes, et pas seulement dans le cadre de la résidence Babel. Il a vu ainsi évoluer ces quartiers. « Le paysage a changé, avec la fameuse ANRU. Des grands ensembles ont été cassés mais les problématiques ne varient pas beaucoup. Elles se sont même aggravées. » Auprès des enfants et des adolescent∙es, il observe cependant quelques changements : « Quand je demande qui écrit, c’est rare qu’il n’y en ait pas au moins un. Ça reste marginal, mais c’est moins complexe que ça ne l’était. »

Parmi ces élèves, certain∙es pensent même à s’épanouir dans l’écriture. « Pour d’autres, ça reste une impossibilité. » À tous et toutes, il répond la même chose : « Tu dois être ce que tu veux. Si tu penses que c’est impossible, tu ne le feras jamais. »

Et parfois, il y a des instants suspendus. Lors d’une visite au musée de l’Histoire de l’immigration, une élève lit un texte qu’elle a rédigé. Un grand silence s’installe. Mabrouck Rachedi ne comprend pas, jusqu’à ce qu’on lui explique : « On ne l’avait jamais entendu parler. Elle ne rend jamais un devoir. » « Ça ne veut pas dire que je suis meilleur que le prof, s’empresse-t-il de préciser. Je n’interviens que ponctuellement. C’est le bénéfice de la préparation. » Non, décidément, Mabrouck Rachedi n’aime vraiment pas parler de lui.

Article de Stéphanie Coye

Photos en une de Thomas Haley et dans le texte de Sophie Loubaton.

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